Par Georges Gaudet
Tel un château de cartes, l’on ne peut croître indéfiniment sans finir par s’écrouler!
*Depuis novembre 2004, il m’arrive de donner des cours ou des conférences de façon sporadique à de jeunes étudiants dont l’âge varie entre le temps du primaire et le départ pour le collégial. La plupart de ces rencontres sont d’ordre strictement technique, mais il arrive parfois que le temps me permette des observations qui sont d’un tout autre ordre de grandeur. Disons que je deviens en quelque sorte, sans vraiment le vouloir, un observateur privilégié de la pensée actuelle d’une partie de la jeunesse d’aujourd’hui. Je vois en cela à la fois un privilège et aussi beaucoup d’interrogations pour l’avenir de ces jeunes.
Demain est tout de suite
Ce qui m’interroge le plus dans tous les échanges que j’ai avec ces jeunes, c’est leur besoin d’instantanéité, leur soif insatiable de tous les gadgets les plus modernes et leur capacité de consommation gargantuesque et synonyme de réussite sociale, même entre eux. Il m’arrive parfois de rencontrer des jeunes de 15 ou 16 ans qui possèdent déjà le scooter, le « Quad», le « skidoo », les vêtements « griffés », l’ordinateur haut de gamme, le cellulaire branché sur internet, quelques cartes de crédit bien remplies, une carte de débit fonctionnelle, la voiture près de la porte et qui n’attend que le permis probatoire, l’appartement déjà loué par papa et maman à Québec ou ailleurs pour la prochaine année de Cégep et l’ameublement dernier cri aussi payé par ces mêmes parents. Si vous croyez que ce sont des exceptions, détrompez-vous. Les autres, les moins nantis, font souvent bande à part, se méprisent mutuellement avec arrogance, rêvent d’acquérir ce que les autres possèdent et font parfois des folies « de jeunesse » pour y arriver. Je me souviens être arrivé un soir chez moi avec une liste de ce que j’avais vu chez la majorité des étudiants rencontrés pour réaliser que je ne possédais pas la moitié des items énumérés plus haut. Loin de m’en désoler ou de créer l’envie, ce constat me fit réaliser tout d’un coup à quel point notre société actuelle est en train de foncer à pleins gaz dans un mur bien solide. Une jeune fille me dit un jour qu’elle ne « se cassait plus la tête » pour ses travaux de recherches. Elle n’avait qu’à consulter « Google » sur son cellulaire et pouvait même aller jusqu’à payer un confrère, n’importe où sur la toile mondiale française, afin d’obtenir un travail bien acceptable pour ses professeurs... ce qu’elle ne faisait pas « évidemment »! Quand je lui parlai d’avenir, de conséquences de telles méthodes d’études, de résultats de ses connaissances si un jour, par exemple, elle devenait médecin; — sa réponse fut directe, vite et sans aucune arrière-pensée : « Demain, est-ce que tu sais si nous serons encore en vie? » Je suis rentré chez moi ce soir-là et j’ai dit à ma compagne : « Je crois que je viens de rencontrer les membres d’une génération qui sont convaincus que la fin du monde est pour bientôt. Pire, cette génération semble programmée pour ça! »
Il faut dire que ce fut une journée toute spéciale. Dans ce même laps de temps, un ami m’a expédié sans que je le lui demande, un texte-conférence de 20 pages écrit par Claude Villeneuve, Professeur et directeur de la Chaire de recherche et d’intervention en Éco-Conseil au département des sciences fondamentales de l’Université du Québec à Chicoutimi. Le texte a pour titre (Quel monde laisserons-nous à nos enfants). Résumer un tel texte sans en dilapider l’essence même m’aura créé quelques maux de tête, mais j’ose espérer avoir atteint mon objectif et bien humblement, je vais essayer de partager avec vous, mes lecteurs, l’essentiel d’une si riche analyse.
Un prof qui sait bien vulgariser les choses
Claude Villeneuve étale certains constats. Nous sommes neuf milliards d’humains dans un seul vaisseau spatial dont il est impossible de nous échapper.-Notre croissance et notre consommation finiront bien par s’arrêter un jour, mais que se passera-t-il avec notre qualité de vie?— nos systèmes économiques sont essentiellement basés sur la consommation et l’augmentation effrénée de cette consommation, le tout alimenté par une publicité subliminale qui fait croire à toute l’humanité que le bonheur ne dépend que de l’accumulation de tous ces biens. Enfin, pour produire tous ces gadgets, nos sociétés doivent s’alimenter constamment et de plus en plus à une source d’énergie à base de produits fossiles en déclins. Coupez le pétrole et c’est tout l’appareil économique mondial qui s’écroule. Plus de voitures, plus d’usines pour les construire, plus de trains, plus d’avions, plus de produits plastiques et leurs dérivés, plus d’instruments sophistiqués, plus d’ordinateurs... etc.! — l’humanité reviendrait à l’âge de l’huile à lampe tirée de la graisse de baleines. — pire, toute notre économie tient à une croissance constante de la consommation alors que la matière première décline à vue d’oeil. Résultat! la terre n’est pas le réservoir inépuisable tel que nos ancêtres le pensaient. Il n’aura fallu qu’un peu plus d’un siècle pour en épuiser la moitié du contenu alors que ce vaisseau spatial aura pris plusieurs milliards d’années pour constituer sa réserve. Ainsi, comme tout le modèle économique mondial repose sur l’acquisition de biens de consommation... pour atteindre le bonheur, le professeur en arrive à trois questions fondamentales.
1— Disposerons-nous des ressources nécessaires pour soutenir cette croissance?
2— L’environnement pourra-t-il absorber nos déchets?
3— Serons-nous capables de répartir équitablement les bénéfices de cette croissance?
De toute évidence, les trois réponses à ces questions seraient aujourd’hui un NON sans équivoque. Les ressources ne sont pas inépuisables comme nous le pensions il y a un siècle, l’environnement n’arrive plus à absorber tous nos résidus et le tissu terrestre se dégrade à la vitesse grand V.Quant à la répartition de la richesse, la situation est encore pire qu’elle ne le fut lors de l’âge des cavernes. En ces temps-là, l’homme n’avait pas le choix. Il devait partager pour se protéger des animaux plus forts que lui, chasser, pêcher, cueillir des fruits sauvages et grosso modo, survivre dans un environnement extrêmement hostile. Alors quelles sont les solutions?
Selon le professeur Claude Villeneuve, « il nous faut une pensée radicalement différente, un changement de valeurs et une vaste remise en question de notre individualisme pour y réussir. » En résumé, il nous faut relever un immense défi et ce défi a toute l’apparence d’en arriver à substituer le mieux au plus. Dans un monde aux ressources limitées, il est déjà impératif de développer des trésors d’imagination pour trouver des marges de manoeuvre et il faudra surtout convaincre les populations des pays émergents, la Chine, l’Inde, la Russie, le Brésil et quelques autres, que notre modèle occidental est un piètre exemple et qu’il leur faudra passer à autre chose sinon, ce sera toute l’humanité qui va s’écrouler en un amas de pollution, de détritus, de guerres et d’épidémies. Dans une telle perspective, il n’y aura jamais de gagnants, uniquement des profiteurs temporaires jusqu’à ce qu’ils perdent au profit de plus fort qu’eux. En d’autres mots, ce sera le chaos, l’anarchie et la grande finale, LA FIN.
L’homme a depuis les débuts de son existence fait preuve d’une adaptation incroyable. Cet attribut pourrait encore une fois le sauver de la disparition, mais selon le professeur Villeneuve, il lui faut radicalement « changer son fusil d’épaule » comme on dit et vite. La solution se trouve dans l’éducation, la connaissance globale des problèmes et un consensus sur la façon de renverser le cours des événements. Nous sommes donc condamnés à faire autrement. Heureusement, les besoins humains ne sont pas que matériels, et ça, il va falloir l’apprendre à toute l’humanité et surtout aux jeunes générations de même qu’aux suivantes. Il s’agit là de l’élément clef qui sauvera l’humanité ou à défaut d’une réussite, sera les assises du début de la fin. Le professeur Villeneuve dit textuellement : « Alors que les limites de la biosphère sont matérielles et biophysiques, il n’y a pas de limites au développement intellectuel, social et culturel des êtres humains à condition que leurs besoins de base soient satisfaits. » Il dit bien « les besoins de base » et ce n’est pas ce que notre société de consommation comprend aujourd’hui. Disons qu’il y a friture sur la ligne du messager, en l’occurrence la publicité et la propagande de nos gouvernants.
Comment y arriver
De toute évidence, il faudra qu’un jour très proche, toute l’humanité, jeunes et vieux, en arrivent à être fiers de contribuer à la solution plutôt qu’aux problèmes planétaires actuels. Il nous faut à tous, et dès aujourd’hui, apprendre a distinguer entre nos besoins réels et nos appétits, à satisfaire ces besoins essentiels sans gaspiller la source de ces besoins et par la suite, satisfaire nos appétits de superflu uniquement si l’on peut y arriver sans priver personne de l’essentiel. Il faut donc apprendre dès aujourd’hui à partager, à travailler ensemble, à cesser de se faire la guerre, à être heureux, compétents et déterminés plutôt que peureux, ignorants et aliénés. Pierre Dansereau, professeur québécois reconnu mondialement pour ses recherches sur les écosystèmes, disait qu’il fallait en arriver à ce qu’il appelait « l’austérité joyeuse ».
Dans peu de temps, nous allons tous nous souhaiter une bonne année, la santé, la prospérité « jusqu’à la fin de nos jours »... etc. Nos enfants recevront probablement plus de cadeaux en une journée que les deux tiers de l’humanité en recevront en dix ou vingt ans. Ces cadeaux seront-t-ils essentiels ou seront-ils uniquement pour satisfaire des besoins superflus, ou pire encore, pour acheter l’amour et l’affection de ces derniers? — la question se pose et de façon beaucoup plus cruciale aujourd’hui que par le passé. Villeneuve conclut ainsi son exposé : « La solution à la crise environnementale passe par l’éducation, car comme l’amour, l’éducation est une ressource qui n’appartient qu’à l’humanité. Plus on en donne, plus on en reçoit et plus on en redonne, plus il nous en reste. »
Voilà qui ressemble drôlement au message d’un type qui, il y a plus de 2000 ans, y a laissé sa peau pour avoir ainsi parlé. Il serait peut-être temps de s’arrêter pour y penser un petit peu.
Bon weekend à toutes et à tous.
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